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Cadavérée (roman, Le Temps des cerises, août 2026)


Dans l’Histoire, les épidémies et les pandémies font (tragiquement) symptôme des maux qui affectent le corps social en décimant les individus qui le composent : la peste, le choléra, le cancer, le sida, la covid attestent que la maladie qui atteint les humains dans leur chair renvoie à ce qui les travaille, les ronge et les épuise au sein des rapports de domination dans lesquels ils sont pris.


Je pourrais ici « réciter » mon Susan Sontag-sans-peine (sur le cancer et le sida) et mon Freud-Deleuze (sur l’hystérie, la schizophrénie et le capitalisme).


Les personnes contaminées ou souffrantes de ces « misères » et menacées dans leur existence en viennent souvent à croire, dans l’espoir de se sauver, à de providentielles « solutions » (charlatans, médecines dites douces, magie, sorcellerie).


Leur vie sans plus d’espoir, leur vie aux jours comptés nourrit en elles un besoin d’espérance.


C’est ce qui est probablement survenu à Salomon Spavento, le personnage de Cadavérée et à la femme bâloise que j’évoque à la fin ultime du roman (je ne la nomme pas - inutile de remuer des couteaux dans la plaie...).


Myrrha, l’épouse de Salomon, en fait les frais : comme toujours les plus faibles, c’est-à-dire les plus dominé(e)s, les plus oppressé(e)s, passent à la caisse (c’est le cas de le dire...) et de ces vilenies ils paient le prix fort.


Englué comme les autres dans ce monde détraqué, qui fabrique et transforme le malaise, l’inconfort et les injustices en pathologies, Jean-Marie Dupré (mon narrateur) ne voit rien, ne comprend pas beaucoup, ne saisit pas les enjeux. En dépit de sa bonne volonté et de sa générosité, malgré ses choix idéologiques et éthiques, il est aveugle à ce qui lui crève les yeux.


À l’approche de 2027, combien d’entre nous ne sont-ils pas, comme lui, dans la cécité de ce qui, du ventre de la Bête toujours immonde, peut surgir – une forme contemporaine hideuse de la dévoration ?

 

 

 

L’incipit de Cadavérée

 

à Anne-Marie Miéville, par camaraderie,

et à la mémoire de Jean-Luc Godard.

 

 

« C’est étrange

comme les morts nous sautent dessus au coin des rues,

ou dans les rêves. »

 

Virginia Woolf,

Les Vagues.

 

 

« Qui peut se lever et affirmer, sûr de lui : ‘Moi, je ne redoute rien de mes rêves. Même pas peur’ ? Les raconter n’est jamais innocent et chacun sait, même confusément, même si cette Autre scène qui fait l’inconscient n’est pas admise, que les histoires qui les peuplent, les images qui s’y déploient, les phrases qui s’y prononcent, ne sont pas un jeu ou une simple rêverie comme la vie diurne en connaît. Plutôt, le rêveur (ou la rêveuse) aimerait qu’il en soit ainsi : que les rêves de la nuit ne soient que des rêveries, n’aient pas vraiment d’importance, qu’au réveil on puisse, apaisé, se dire : ‘Ouf, ce n’était qu’un rêve’, et que le réveil laisse tout ce bric-à-brac à sa place, enfoui, jusqu’à la nuit prochaine. »

 

Hervé Castanet,

S.K.beau, Pourquoi l’art embarrasse-t-il le psychanalyste ?

 

 

 

I

De l’histoire et de son lit de cendres, au-dessus des ruines accumulées et des vacuités dont on les justifie, en cet ici et cet ailleurs s’élèvent des voix, celles de déments de la langue et de maudits, fous et poètes, magiciens de la terre et des livres. D’un de ces beaux diables, Jean-Marie Dupré était l’ami. Et, pour ce Dupré, un pauvre idiot qui était millionnaire en images, c’était le printemps du fleuve, pas au calendrier mais dans les cœurs, et sur la poitrine d’une tapée de bougres au côté gauche desquels flamboyait un soleil sectionné par le milieu et à la signification évidemment feuilletée : les invisibles interpellaient les vivants en ménageant la possibilité que ceux-ci en restassent à la seule métaphore politique sans en percevoir le socle de croyances qu’elle impliquait.

 

L’auteur de ces pages, s’il se cantonnait aux clichés ou façonnait son récit selon les facilités d’une écriture propice à l’adaptation cinématographique, voire obéissant aux normes et ficelles de la série à consommer chez soi devant un plateau repas, il aurait écrit en guise d’incipit qu’un pénible cauchemar l’avait assailli durant la nuit et que c’était en sueur et dans le malaise qu’il s’était éveillé, le souffle court, le haut de son pyjama trempé. Avec cet exécrable rêve, il avait été en butte à un spectre dont le visage ne lui était pas inconnu puisque c’était celui de Salomon Spavento, un écrivain qu’on avait jadis perçu comme un espoir de la relève littéraire mondiale, et dont le roman inaugural avait produit l’effet d’une bombe… Son œuvre désormais semble promise à un purgatoire prolongé... Or, avec lui, un vent nouveau s’était levé. On s’en gargarisait, cet énergumène allait tout révolutionner sur son passage, par avance le ban et l’arrière-ban de la critique s’en réjouissaient, et les courtisans et les suiveurs s’appliquaient à polir leurs discours afin de chiper un peu de la lumière et de l’énergie dégagées par cet ahurissant Huron, idole des orphéons francophones et des bavoirs poétiques.

Spavento avait plus d’un atout dans son jeu et son arc plusieurs cordes : son allure de bon élève, pull sur les épaules chemise col fermé pantalons droits, il avait de quoi rassurer le public bien-pensant, les conservateurs et nostalgiques des ors et des fastes de la Grande Nation, et les progressistes de salon qui confondaient leur paternalisme avec le soutien à la cause des peuples, parce que les autres c’était l’ailleurs de leur ici ; et puis, avec sa faconde et son sens de la répartie, son sourire et son obstination à réclamer le dû et la réparation pour les damnés de la terre, avec son aisance enfin à enjôler l’autre, il ravissait, Salomon Spavento, les lettrés aux pieds nus et les indigents de la terre entière, et ces inconsolables qui nés trop tard s’improvisaient porteurs de valises, en une dérisoire singerie de leurs aînés, et de celles et ceux qui avaient eu honte d’être les rejetons de leurs pères – attendu que si en matière de révolte on n’avait pas besoin d’ancêtres le poids des ignominies commises par les parents dans le négoce et les colonies, les solutions finales et la propagation du malheur, cela constituait néanmoins un fardeau dont il était problématique de se libérer... Peu étaient indifférents au bagout de Spavento et encore plus rares ceux qui avouaient être indisposés par son numéro, quelques-uns lui reprochaient telle ou telle de ses positions, personne ne soutenait qu’il posait, ses textes son théâtre suscitaient l’enthousiasme, il remplissait partout les salles, on se battait pour l’approcher, être photographié en sa compagnie… Cela tenait du miracle. Jean-Marie, lui, ignorait alors qu’il serait son télégraphiste.

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