"Fanon, L'Algérien des possibles"
- jmdevesa
- il y a 5 jours
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Frantz Fanon et nous, Frantz Fanon et moi... C'est-à-dire deux ou trois choses que je peux dire et écrire de mon rapport à l'Algérie, de celle où je suis né un 14 juillet 1956 et de celle où j'ai commencé à enseigner en septembre 1980, j'avais vingt-quatre ans et c'était à Biskra, au seuil du grand désert saharien. Il y a un demi-siècle ou presque.
Je suis heureux d'avoir appris ce matin que la Revue Algérienne des Lettres (Université de Aïn-Temouchent) vient de mettre en ligne le numéro (coordonné par Belabbas Bouterfas) entièrement consacré à Frantz Fanon.
Au sommaire de cette riche livraison, un petit texte que j'ai intitulé "Fanon, l'Algérien des possibles", en ayant à l'esprit le très beau film que Viviane Candas a tourné en hommage à son père, Yves Mathieu, avocat "pied-rouge", combattant de la révolution algérienne.
Ma contribution, comme toutes les autres, sont gratuitement "téléchargeables". Je laisse à chacun(e) le soin de la lire (ou pas), de se pencher sur telle ou telle intervention.
Je préfère observer une certaine réserve, celle de "l'honnête personne" qui s'interdit de trop se répandre.
Je me contenterai juste de préciser que mes pages ont été conçues et écrites, non pas selon les habitudes académiques (je n'ai vraiment plus envie de sacrifier à ces conventions...), mais en vertu de ce que je crois être ma "voix" d'écrivain.
Et j'ajouterai que cette contribution m'importe beaucoup : avec Fanon et l'Algérie, c'est ma famille (idéologiquement, j'étais aux antipodes de ses tristes convictions), ma jeunesse, le souvenir de Hélène et de Louis Althusser, le cadre dans lequel j'ai eu vingt ans (dans les Aurès pour faire allusion à un autre film qui a compté dans mon existence) qui sont venus à moi, dans une sorte de bilan. Et avec eux le regret du "peuple qui manque"...
Ici, j'ai l'habitude de mettre en ligne le début des articles que je publie en ligne. Une fois n'est pas coutume : ce jour, c'est la fin de ce "papier" que je vais reprendre. Cette démarche singulière me permet ainsi de saluer Catherine Chaulet-Achour, celle que j'appelle "ma grande soeur", et de faire amicalement signe à Viviane Candas.
"Frantz Fanon est de celles et de ceux qui s’exaspèrent que la France, en 1945, n’ait pas compris que le temps des empires était révolu – les peuples ont dû, à deux reprises lui faire la guerre, en Indochine et en Algérie, pour qu’elle l’admette enfin. Or quand Fanon est à Blida, pour ce qui est du sort de l’Afrique et de la survie ou non de la colonisation, à tout le moins dans l’ère francophone, et donc y compris pour la Caraïbe et la Martinique, tout se joue en Algérie.
En 1952, avec Peau noire, masques blancs, Fanon se présente à ses lecteurs comme s’il leur disait : « Moi, Antillais, je suis un Français mal compris comme Français par bien des Français » ; avec L’An V de la révolution algérienne, ce « Moi, antillais » évolue en un « Nous, Algériens », Fanon reconnaissant en l’Algérie sa « patrie mentale » ; cependant, ce « nous » s’élargit encore pour s’épanouir, avec Les Damnés de la terre et en écho à un poème de Jacques Roumain[1], en un « Nous, Camarades » qui préfigure une humanité nouvelle : « Moi, l’homme de couleur, je ne veux qu’une chose : / Que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve. / Le nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc[2]. » L’humanisme de celui qu’on pourrait qualifier d’intellectuel « organique » de la révolution algérienne est inséparable de sa pratique clinique : à Blida, bien sûr, mais aussi à Tunis quand il était porte-parole du FLN, et encore après avoir élevé au rang d’ambassadeur, Fanon a soigné de nombreux souffrants, même lorsqu’ils étaient des tortionnaires, ainsi que le démontre Les Damnés de la terre, puisque les comptes-rendus de cas collationnés à la fin du volume comprennent les tableaux psychiatriques de policiers français. Aussi n’est-il pas fortuit que l’« ultime prière » de Frantz Fanon ait été : « Ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge[3] ! »
Si de la famille je ne suis pas un chantre, c’est sans doute parce qu’à vingt ans, dans les milieux contestataires avec lesquels je frayais, l’union libre était davantage exaltée que le mariage. Cette posture voulait qu’on cédât à la conjugalité au crépuscule de sa vie, afin de mettre ses affaires en ordre et d’épargner le moindre préjudice à celle ou à celui qui restait.
Par ailleurs, indépendamment des sentiments que nous avons éprouvés les uns pour les autres, je n’ai aucune raison d’être fier des opinions politiques de mes ascendants : ils ont été aveugles à la réalité contre laquelle le peuple algérien s’est insurgé. Pendant longtemps, j’ai eu la dent dure à l’encontre de plusieurs d’entre eux. À l’orée de la septantaine, je me contente de ne pas trop chercher à savoir ce qu’ils ont dit et fait entre 1954 et 1962, c’est ma façon d’être charitable envers eux. Mais je n’oublie pas que, jeune communiste, j’ai essuyé de la part de certains de ces matamores bien des sarcasmes et des injures, la camaraderie militante m’apportant une chaleur, une joie et un partage que j’aurais aimé avoir auprès de ma « tribu ».
Ce manque, durant toute mon existence, je l’ai comblé en m’inventant une parenté. Ainsi, en 2017-2018, au moment où j’écrivais mon roman Une Fille d’Alger, ai-je songé à solliciter ma collègue et amie Christiane Chaulet-Achour afin de lui demander si elle consentait à ce que je songe à elle comme un « grande sœur[4] » : je l’envie d’avoir eu pour mère et père Suzanne Tamiatto et Alexandre Chaulet (conseiller en mai 1962 auprès de l’Exécutif provisoire à Rocher noir ; élu député d’Alger en septembre 1962 à l’Assemblée constituante) ; et pour belle-sœur et frère aîné, Claudine et Pierre Chaulet, lesquels ont eu l’intelligence et la générosité de s’engager dans le FLN (comme Anne-Marie, la fille aînée de Suzanne et Alexandre).
Entre Christiane et moi, le maillage analogique est serré : Pierre Chaulet qui était médecin phtisiologue a servi en 1955 à l’hôpital de Blida quand y exerçait Frantz Fanon ; c’est (probablement) à l’appartement de Claudine et Pierre, à Diar al Mahçoul, que celui-ci a rencontré Abane Ramdane qui y était hébergé (lors de la Bataille d’Alger, en février 1957, alors que Pierre a été arrêté, Claudine a permis à Abane d’échapper aux parachutistes en l’exfiltrant dans une 2CV Citroën) ; après son expulsion d’Algérie, Pierre s’est installé avec Claudine à Tunis, où ils ont chacun poursuivi le combat avec le FLN, en parfaite entente avec Abane[5]…
De l’écheveau, un fil dépasse, on s’en empare et on l’attire vers soi, et pour peu d’agir patiemment tout suit : Viviane Candas est cinéaste et elle vit à Alger, elle a honoré son père, l’avocat Yves Mathieu,– un autre Pied-Rouge, défenseur du FLN et rédacteur des Décrets sur les biens vacants et l’autogestion (que promulgue le président Ahmed Ben Bella, en 1963) –, en réalisant un documentaire, « L’Algérie du possible » (2016), qui m’a bouleversé. Mathieu et Fanon, et comme Anna Greki, ont été des ferments du peuple algérien qui alors manquait et qui, sous certains aspects, manque toujours. Les soirs de désespoir profond devant le spectacle de nos idéaux planétairement dévoyés, ou meurtris, je me désole de n’avoir rien pu faire, à mon niveau, pour mériter d’être avec eux, dans la phratrie des Algériens du possible."
[1] Jacques Roumain, « Sales Nègres », in Bois d’ébène : « Et nous voici debout / tous les damnés de la terre / tous les justiciers / marchant à l’assaut de vos casernes / et de vos banques / comme une forêt de torches funèbres / pour en finir / une / fois / pour / toutes / avec ce monde / de nègres / de niggers / de sales nègres ». Je remercie vivement Frédéric Ciriez pour cette information.
[2] Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Op. cit., p. 225.
[3] Ibidem, p. 225.
[4] Christiane Chaulet-Achour a beaucoup étudié Frantz Fanon. On pourra se reporter à Frantz Fanon, l’importun (2004), Frantz Fanon, figure du dépassement. Regards croisés sur l’esclavage (2011), Dans le sillage de Frantz Fanon (2019). Elle a dirigé un numéro « Frantz Fanon et l’Algérie » d’Algérie Littérature Action en 2011. On n’oubliera pas non plus son ouvrage chez Honoré Champion analysant Peau noire, masques blancs (2013).
[5] Je remercie Christiane Chaulet-Achour de m’avoir communiqué, documents et textes à l’appui, ces précisions biographiques concernant sa famille.
« L’Algérien des possibles », in Revue Algérienne des Lettres (R. A. L.), « Frantz Fanon : Universalité et transdisciplinarité », numéro coordonné par Bellabas Bouterfas, Volume 9, n° 3, 2025 [juin 2026], Université de Aïn Temouchent, Algérie, p. 43-51.
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