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Jacques Chessex, le dernier écrivain suisse romand moderne ?

  • Photo du rédacteur: jmdevesa
    jmdevesa
  • 17 déc. 2024
  • 5 min de lecture

Ma collègue et amie, Sylviane Dupuis, a publié en novembre dernier un essai consacré au poète et romancier Jacques Chessex. Il est le seul écrivain romand à avoir obtenu le prix Goncourt en 1976 (pour L'Ogre). De son vivant, Chessex a été au centre de polémiques et de débats houleux en Suisse romand. Son univers romanesque et son anticonformisme avaient de quoi heurter le socle moral calviniste de nos voisins. D'autant que Chessex maniait la provocation et, par ailleurs, entendait s'imposer dans le paysage littéraire suisse comme (au moins) l'égal de Ramuz. Je me suis intéressé à lui il y a une dizaine d'années à l'occasion de ce livre :  


Jacques Chessex ou comment s’inventer au miroir de Dieu, Coll. « Imaginaires et écritures », Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, 2015.


En novembre dernier, Sylviane Dupuis a fait paraître une monographie qui a l'immense mérite de proposer une lecture et une interprétation extrêmement fines de l'oeuvre de Chessex, sans beaucoup se préoccuper de la trajectoire personnelle de l'homme.


A un moment où la production de Chessex est au "purgatoire", l'ouvrage de Sylviane Dupuis permet de l'appréhender avec rigueur et justesse, en la situant en particulier avec intelligence et érudition par rapport aux autres protagonistes des lettres suisses et dans ses relations complexes et ambivalentes avec le "centre" éditorial parisien.


Sylviane Dupuis m'a accordé un long entretien éclairant ses intentions et rappelant l'essentiel de ses thèses relatives à Chessex, que j'ai publié dans "Collatéral".


Voici le début de nos échanges :


Jean-Michel Devésa : Jacques Chessex est décédé le 9 octobre 2009, soudainement et en public. Sa mort a frappé les esprits, j’y reviendrai au cours de notre conversation. Au moment de sa disparition, il était considéré comme l’un des écrivains suisses romands les plus importants de ces cinq ou six dernières décennies : n’était-il pas le seul auteur suisse ayant obtenu le prix Goncourt en 1973 (pour L’Ogre) ? Il est bon de nous remémorer en quels termes Gérald Froidevaux l’a présenté, en 2015, dans la nouvelle édition de l’Histoire de la littérature en Suisse romande : « Considéré souvent comme le représentant le plus typique de la littérature romande de la seconde moitié du XXe siècle, il a suscité dans son pays, depuis le début de sa carrière, des réactions oscillant entre l’admiration enthousiaste et l’opposition acharnée. Son importance est toutefois incontestable, d’autant plus que son œuvre, consacrée notamment par la critique française, largement diffusée en livre de poche, a pu s’imposer au-delà des frontières helvétiques. Il faut par ailleurs tenir compte, à côté de l’écrivain, de l’homme public dont les interventions ont provoqué des échos quelquefois révélateurs du climat intellectuel local. » En 2024, nous n’en sommes plus là, pour Chessex, le purgatoire n’en finit pas. Une cassure est intervenue entre la génération des jeunes lecteurs et lectrices, et la nôtre. Or, depuis janvier dernier et la publication d’un numéro spécial de la revue Le Persil (titré « Le Cas Chessex »), en Suisse romande on parle et on débat de nouveau du romancier, en témoignent trois tribunes parues dans le quotidien Le Temps, bref on discute et on dispute de l’itinéraire personnel de Chessex et, ce qui est plus décisif, de sa production littéraire, avec un peu plus d’entrain, de chaleur, de curiosité et de pugnacité aussi qu’en 2019 lors de la journée d’étude « Jacques Chessex. Une œuvre à (re)penser » qui s’est déroulée à l’université de Lausanne. C’est dans ce contexte que vous avez remis à votre éditeur le manuscrit d’une monographie qui s’annonce passionnante. En ouverture de notre dialogue, pouvez-vous nous préciser comment vous percevez Chessex au sein du champ littéraire romand contemporain ? Et nous dire pourquoi vous avez éprouvé le besoin et la nécessité de rédiger cette étude ?

 

Sylviane Dupuis : Je perçois d’abord l’œuvre de Chessex comme une sorte de contre-épreuve, au sein du champ littéraire romand. Chessex, fondamentalement, à la fois s’excepte, se considère comme différent de tous les autres, et « écrit contre » : contre les interdits, les tabous, les silences sur l’inavouable – guerre avec la morale et les interdits qui est aussi typiquement de son époque, rappelons-le, durant les années 1970-1980 ! – ; contre le refoulé, les secrets ou les hypocrisies, contre toutes les entraves mais aussi (même s’il en reste profondément déterminé) contre le poids de la culpabilité et du puritanisme vaudois et suisses romands de son temps : un peu comme s’il avait voulu incarner à lui seul la névrose collective qu’il savait très bien porter aussi en lui, la fouaillant avec un mélange de curiosité, de masochisme et de jubilation noire, et la haïssant tout à la fois. « C’était un chant de perdition qui dérangeait un pays habitué à rentrer ses appétits et ses colères », écrivait de lui à sa mort le journaliste Michel Audétat (L’Hebdo, 15 octobre 2009). Bien souvent aussi (et c’est ce qui l’a fait détester par beaucoup !), il écrit contre ses pairs : à savoir ceux parmi les auteurs vivants les plus reconnus de Suisse romande qu’il avait commencé par aimer ou admirer, et jalousait le plus (Philippe Jaccottet, Yves Velan et ceux qui constituaient leur « cercle », par exemple), mais aussi les auteur(e)s d’ici à qui – de l’aveu même de Bertil Galland, qui fut son éditeur en Suisse – il barrait la route à Paris.

Mais d’autre part, je le perçois aussi comme un révélateur : c’est en quoi il m’intéresse le plus (les « petites histoires locales » s’effaceront, elles, avec le temps, et n’ont pas grand-chose à voir avec la littérature – pas plus que les reproches récurrents visant Chessex de constamment fictionner, ou mythifier sa biographie, d’être dans le mensonge ou dans l’excès par rapport au « réel »). Un révélateur des tensions, des puissantes contradictions, des violences souterraines, de l’extrême ambivalence et des paradoxes, voire de la part de folie, qui ont travaillé durant plus d’un demi-siècle (des années de guerre – Chessex naît en 1934 – à la mort de l’auteur en 2009) les mentalités, l’imaginaire, et donc la littérature, de cette Suisse romande… où je suis née, mais à Genève – et de père français. Genève où (pour me situer) j’ai fait mes études de lettres, marquée par « l’École de Genève » et la « relation critique » selon Jean Starobinski, qui fut mon professeur, fondée avant tout sur l’attention extrême aux textes et allant d’une « lecture sans prévention [...] à une réflexion autonome face à l’œuvre et à l’histoire [ou au(x) contexte(s)] où elle s’insère[1] ». Réflexion et expérience d’écriture qui dès lors, dit-il, ont à « suivre [leur] parcours propre » en vue de la « rencontre[2] » avec l’œuvre et sa singularité – cette rencontre dût-elle se révéler décevante.


[1] J. Starobinski, La Relation critique, Paris, Gallimard, 1970, p. 13. Il s’agit pour le critique de partir, selon lui, non de la théorie, mais des mots du texte, considéré autant que possible dans sa totalité, puis d’enquêter page à page, relevant et reliant signes, récurrences, symétries, échos internes et tensions, voire contradictions. Ensuite seulement, de dessiner des réseaux de signification et de construire, au présent, une interprétation, en recourant alors aux instruments théoriques et analytiques qui s’imposent – plutôt que de partir des théories ou grilles d’analyse. Approche critique d’écrivain, avant tout ? Ce n’est pas impossible. Et qui en appelle fondamentalement, au même titre, selon Starobinski, que l’enseignement de la littérature, à « l’exercice d’une liberté toujours inaugurale » (ibid., p. 32).

[2] Ibid., p. 15.


On trouvera l'intégralité de cet entretien en suivant ce lien :










 
 
 

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